-M- LA GRANDE MADEMOISELLE agée d’une dizaine d’années EN VISITE A L’ABBAYE ROYALE

MÉMOIRES  DE MLLE DE MONTPENSIER *.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER. (1627-1637.)

« Après avoir passé deux jours à Richelieu, dont les promenoirs ne sont pas si beaux que les bâtiments, parce que la nature a refusé a à ce lieu autant de grâce que l’art lui en a donné, nous partîmes pour Fontevrault, où madame d’Aiguillon voulut me suivre ; au moins en fit-elle le semblant, selon ce que nous jugeâmes depuis. Nous passâmes à Chavigny ; on nous y donna la collation ; nous étions à table, elle changea de couleur ; madame du Vigean lui tâta le pouls, et lui dit ces mots : « Ma chère, vous vous trouvez mal ; vous avez la fièvre. » Et elles s’entretinrent une demi-heure de discours patelins qui nous donnèrent autant de sujet de rire par les chemins jusqu’à Fontevrault, qu’avoit fait les jours précédents la venue de M. du Vigean. Il fut aisé de reconnoître que ce mal supposé n’étoit que pour avoir un prétexte de s’en retourner ; je la pressai fort de la faire, et elle prit congé de moi à Chavigny. Si elle se trouva heureuse d’être débarrassée de nous, je me trouvai bien soulagée de l’être de sa compagnie et de celle de madame du Vigean ; j’étois ennuyée au dernier point de toutes leurs façons de faire. L’embarras de madame d’Aiguillon venoit principalement de ce qu’elle étoit la nièce du favori, et de tous ses parents la plus considérée auprès de lui ; elle s’étoit tellement accoutumée aux respects de tout le monde, qu’elle avoit peine de se voir avec une personne à qui elle en devoit, et souffroit en son âme de n’oser donner la loi où j’étois.                                                                                                                                                                                                      Toute cette comédie nous fit gagner gaiement Fontevrault, où je fus accablée de caresses de l’abbesse, ** qui étoit fille naturelle du feu roi, mon grand-père, et de feu madame la maréchale de l’Hôpital, qui étoit lors Madame des Essarts. La raison de la parenté fit croire à toutes les religieuses qu’elles étoient obligées de me témoigner plus de soins, et de s’empresser plus auprès de mois qu’auprès d’une autre de ma qualité ; elles croyoient même faire grand honneur de m’appeler la nièce de Madame (c’est ainsi qu’elles appellent l’abbesse) ; et cependant j’étois fatiguée de toutes leurs amitiés, et j’en aurois été malade, si la naïveté de la plupart de ces bonnes filles ne m’eût souvent bien divertie. Il fallut premièrement assister au Te Deum, essuyer diverses cérémonies qui durèrent bien longtemps, pendant lesquelles je n’eus d’autre occupation que de souhaiter rencontrer une folle dont j’avois ouï parler ; de quoi j’eus bientôt satisfaction par une assez plaisante aventure.

J’étois arrivée tard, de sorte que les cérémonies furent si longues que le temps étoit devenu obscur. Quand j’entrai dans l’église, Beaumont et Saint-Louis, au lieu de me suivre, allèrent se promener dans les cours de la maison, où elles entendirent des cris horribles. Beaumont eut peur et voulut s’enfuir, Saint-Louis la rassura et lui dit qu’il falloit voir ce que c’étoit. Elles s’avancèrent vers le lieu où elles avoient entendu ce bruit ; elles trouvèrent une folle enfermée dans un cachot, où il y avoit une fenêtre d’où l’on ne lui pouvoit voir que la tête. Cette pauvre créature étoit toute nue, et après qu’elles eurent eu quelque temps le plaisir de son extravagance, pour me divertir elles vinrent m’avertir ; je laissai l’entretien de madame l’abbesse ; je pris ma course vers ce cachot, et n’en sortis que pour souper. Je fis méchante chère ; et, crainte de souffrir le même traitement le lendemain, je priai ma tante de permettre que mes officiers m’apprêtassent à manger au dehors ; elle les envoya chercher pour s’en servir, de sorte que ce jour-là, et les autres qui suivirent, on dîna mieux.

Madame de Fontevrault me régala ce jour-là d’une seconde folle. Comme il n’y en avoit plus pour un autre jour, l’ennui me prit ; je m’en allai, malgré les instances de ma tante. Tous les hommes qui étoient à ma suite entrèrent dans l’abbaye durant les deux jours que j’y fus, à cause du privilége qu’ont toutes les princesses du sang de faire entrer qui bon leur semble dans les abbayes de fondation royale. Celle-là est d’une dignité bien extraordinaire : l’abbesse est chef d’ordre, avec pareil pouvoir et juridiction sur les couvents d’hommes de l’ordre de Fontevrault que sur ceux des filles, et ne reconnoît aucune puissance ecclésiastique que le pape. La grandeur de la maison répond bien à une si célèbre abbaye. Ce sont trois couvents dans une même clôture, qui ont chacun une église où on officie séparément, comme si c’étoient trois maison séparées et éloignées les unes des autres. Il y a bien des villes en France où l’enceinte n’est pas si grande que l’enclos de cette abbaye, où il ne paroît pas tant de bâtiments qu’il y en a ; aussi remarque-t-on qu’elle a presque toujours été possédée par des princesses, la plupart du sang, ou bâtardes de la maison royale ».

http://penelope.uchicago.edu/mlle/chapitre1/chap1.html

*Mademoiselle de Montpensier ( 1627-1693) , dite « La Grande Mademoiselle »  fille de Gaston d’Orleans et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, Frére de Louis XIII, Roi de France.                                                                                                               **Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille de Henri IV et de Charlotte des Essarts, dame de Romorantin.    https://dictionnaireordremonastiquedefontevraud.wordpress.com/2011/10/12/l-une-fille-legitimee-dhenri-iv-jeanne-baptiste-de-bourbon-derniere-abbesse-issue-de-la-famille-des-bourbons/

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